DOGRA MAGRA – Yumeno Kyûsaku

Pas facile  de se retrouver dans ce labyrinthe patiemment construit par son auteur, Yumeno Kyûsaku, pour dérouter son lecteur et dont l’unique objet paraît finalement d’être celui de le perdre. Abracadabra! Ou plutôt Dogra Magra!, version orientale de la formule cabalistique propre à vous faire basculer dans un autre monde! Le monde de Yumeno où le lecteur ne sait plus lui-même où sont les limites de la fiction et de la réalité, les frontières du livre et celles de sa propre vie. Le livre – épais – se présente comme un roman mi-policier mi-fantastique qui emprunte à la fois aux grands auteurs de la littérature occidentale du dix-neuvième siècle, mais également au fond culturel et bouddhique japonais, mêlant théories psychologisantes et doctrine du karma.

Le narrateur se réveille un matin dans une chambre d’un hôpital psychiatrique. Il est amnésique. Page après page, il se débattra dans une toile d’araignée tissée par les médecins de l’institution, à la recherche de son identité et de son rapport avec une mystérieuse affaire criminelle. Une quête d’autant plus difficile qu’il pourrait bien être le dénommé Kure Ichirô, l’assassin qui a perdu la mémoire. À moins que le narrateur soit victime d’une manipulation.

Yumeno, ancien bonze zen, n’est pas sans rappeler Santôka, de son vrai nom Taneda Shôichi (1882-1940), le poète japonais errant et excentrique. Une figure désespérée qui ne trouvait de répit que dans l’écriture et dans l’alcool (« Le saké est pour le corps, le haïku est pour l’esprit. Le saké est le haïku du corps. Le haïku est le saké de l’esprit », écrivait-il). Après une tentative de suicide, Santôka s’était lui-même fait bonze zen.

Du désespoir est née une histoire étonnamment humaine. Aussi vertigineuse que la vie elle-même.

Yumeno Kyûsaku (1889-1936), de son nom de naissance Sugiyama Naoki, était le fils aîné d’une figure historique de l’extrême droite japonaise, pour autant que ces mots aient un sens dans le contexte du Japon de l’ère Meiji. On pourrait tout aussi bien dire un anarchiste de droite, ou un escroc confucéen. Il se vantait d’avoir à lui seul déclenché la guerre russo-japonaise en 1905. Admirateur de la révolution bolchevique, il entra en relation avec Lénine pour créer un front international contre l’impérialisme américain. On le surnommait le Père Bluff, pour ses inégalables talents d’orateur. L’une de ses formules de rhétorique de prédilection consistait à faire adopter par des amis à lui les enfants illégitimes de ministres ou de personnalités politiques en vue, ce qui lui donnait ensuite des arguments particulièrement persuasifs auprès des dits hommes politiques.

Exister comme fils de ce personnage ne dut pas être simple. C’est peut-être pour trouver une place dans le monde où l’ombre de ce père ne lui glaçât pas le sang que Yumeno Kyûsaku devint tour à tour officier de la garde rapprochée de l’Empereur, ouvrier en usine à la journée, moine zen, exploitant agricole, professeur de nô, journaliste, puis, à partir de 1926, écrivain de romans policiers et fantastiques sous le pseudonyme de Yumeno Kyûsaku (littéralement « Le rêveur inutile », reprise cynique d’un commentaire méprisant de son père sur son premier roman).

En un peu plus de dix ans d’activité littéraire, il publia en tout une cinquantaine de nouvelles, une dizaine de romans, et Dogra Magra, son chef d’œuvre, un énorme roman (1.200 pages manuscrites) qu’il avait commencé au tout début de sa carrière et qu’il ne termina finalement qu’en 1935 après de nombreuses reprises, corrections et augmentations. Le Père Bluff mourut moins de six mois après la parution de Dogra Magra. Et dix mois plus tard, Yumeno Kyûsaku fut à son tour terrassé par une hémorragie cérébrale en pleine conversation pour liquider les affaires de son père (des dettes, essentiellement).

Ne me faites pas dire que les âmes du père et du fils se sont combattues jusqu’au-delà de la mort. Mais il est bien possible que cette idée vienne, peut-être nécessairement, à l’esprit de tout lecteur de Dogra Magra.

Rechercher dans la vie de l’auteur des éléments d’éclaircissement pour l’œuvre n’est pas toujours une entreprise pertinente. Mais je vous en ai trop dit maintenant dans ce sens pour vous frustrer de quelques précisions supplémentaires.

La période de 1909 à 1917 environ (de sa vingtième à sa vingt-huitième année) en particulier peut servir de point de départ à une meilleure compréhension de certains aspects du roman.

Rappelons d’abord que la mère de Yumeno Kyûsaku avait été répudiée alors que celui-ci avait trois ans, pour « manque de conformité avec les traditions familiales ». Son père se remaria rapidement. La belle-mère de Kyûsaku, avec la complicité plus ou moins tacite de son père, entreprit de faire déshériter le fils aîné au profit de son propre fils, le demi-frère de Kyûsaku, que celui-ci adorait d’ailleurs. Mais le demi-frère mourut encore enfant et la manœuvre échoua.

Il semble que cela n’arrêta pas la belle-mère, qui tenta par tous les moyens de provoquer l’incapacité juridique de Yumeno Kyûsaku et de faire adopter en tant qu’héritier un personnage de son entourage. Ne pouvant prouver ni l’alcoolisme ni la débauche, elle essaya de le faire déclarer fou. Elle n’y réussit pas, semble-t-il, pour la raison que Yumeno Kyûsaku avait été pendant quelques mois lieutenant dans le Premier Régiment de la garde impériale et qu’il n’était pas possible de déclarer malade mental un homme qui avait été au service de la sécurité de l’Empereur! Mais Kyûsaku eut l’occasion de découvrir très directement l’enfer vivant que représentait la condition de malade mental au Japon à cette époque.

Sa belle-mère le faisait suivre où qu’il aille. Kyûsaku chercha longtemps un lieu où il put vivre « en être humain » dans la société humaine.

Pour échapper au contrôle physique permanent de sa famille, il choisit de disparaître. Pendant près d’un an, on perd complètement sa trace. Il semble qu’il vécut la vie des semi-vagabonds dans les quartiers industriels de Tôkyô, ouvrier à la journée.

Y trouva-t-il la société d’êtres humains qu’il cherchait ? Son fils raconte un épisode que Kyûsaku lui révéla des années plus tard et qu’il traita également dans l’une de ses nouvelles : tous les jours à l’heure de midi, il mangeait son repas froid sur les bords de la Sumida-gawa, la rivière qui traverse les quartiers populaires de Tôkyô. Plusieurs jours de suite, le même homme se trouva en même temps que lui sur la berge d’en face, lui aussi pour sa pause-déjeuner. Ils en vinrent à se saluer de la tête, sans se parler. Un jour, arrivant à sa place habituelle sur la berge pour manger, il chercha des yeux son « ami » mais ne le vit pas. Puis il l’aperçut à quelque distance, cette fois du même côté que lui. Il lui faisait signe de la main et souriait. Tout à coup, un autre homme sortit de derrière un buisson dans son dos alors que toujours il lui disait bonjour de la main, et sans crier gare leva un marteau et le frappa de toutes ses forces sur le crâne. La tête de l’homme sembla s’enfoncer de moitié sous le coup, l’homme s’effondra et le corps dévala la berge puis tomba dans l’eau où il fut emporté par le courant. L’assassin, lui, disparut comme il était venu. Les jours suivants, Yumeno Kyûsaku chercha en vain dans les journaux la moindre allusion à un cadavre qui aurait été découvert. C’est à ce moment-là, dit son fils, que Kyûsaku comprit que cette société d’êtres humains qu’il cherchait n’existerait jamais nulle part pour lui.

Il décida alors de quitter le monde en se faisant bonze. Il faut noter que jamais il ne tenta de s’opposer aux manœuvres de sa belle-mère et de son père, et toute sa vie, il insista pour que les volontés de sa belle-mère soient respectées à la lettre, car « elle l’avait nourri et veillé quand il était malade dans son enfance ». Se faire bonze était donc la solution qui satisfaisait tout le monde.

Le 21 juin 1915, Yumeno Kyûsaku reçut la tonsure au temple zen Kifukuji (Tôkyô). Il changea son nom officiel d’état-civil de Naoki en Taidô  et prit Hôen comme nom religieux. Taidô est encore le nom sous lequel ses biographes le reconnaissent. Il utilisa plusieurs fois dans les années qui suivirent le pseudonyme de Hôen pour signer des illustrations et des textes de ses débuts littéraires.

Son fils Tatsumaru raconte que parmi les cérémonies qui marquent le fait de renoncer au monde (« sortir de la maison », comme on dit en japonais), il y avait la cérémonie des dix préceptes (jûkai). Après avoir récité les dix préceptes du bonze, l’abbé demande aux impétrants : « Les tiendrez-vous ? », à quoi les nouveaux bonzes doivent répondre d’une voix forte : « Je les tiendrai » (mamoru!). Yumeno Kyûsaku répondit : « ma-mo-ru-«  sur le ton de la prosodie du nô (Kyûsaku avait reçu une solide éducation d’acteur de nô, qu’il enseigna même un temps). Je ne suis pas spécialiste du nô, mais je ne crois pas me tromper en disant que l’acteur de nô doit jouer et dire le texte dans un état de conscience extrême. Deux autres bonzes ordonnés en même temps que lui répondirent en bégayant « mamamamomomoru ».

Après deux ou trois mois de pratique religieuse (shugyô) au temple Kifukuji, il partit à Kyôto, puis passa à Nara pour un périple sur la route du Yamato comme moine mendiant itinérant (unsui). À cause de son temps d’apprentissage extrêmement réduit, il ne connaissait par cœur qu’un seul sûtra : le Hannya shingyô. À l’entrée de chaque hameau, il récitait le Hannya shingyô, puis il traversait le village en déclamant d’une voix régulière une seule syllabe : hôôô~~~hôô~~~hôôô. Quand il croisait un habitant et que celui-ci lui donnait une obole, il la recevait dans sa besace (zudabukuro). Parvenu à la sortie du village, il se retournait et récitait à nouveau le Hannya shingyô.

Un jour, alors qu’à son habitude il traversait un village en prononçant d’un ton monocorde hôô~~~hôôô, une jeune fille d’une grande beauté accourut vers lui et dit : « Ma mère a 80 ans passés. Voilà bien longtemps qu’aucun unsui n’est plus passé par ici, mais ma mère m’a dit : « si un jeune unsui vient à passer, prie-le de venir dire un sûtra. » Depuis, elle attend. Je vous en prie, venez chez nous dire un sûtra pour ma mère. » Il la suivit. Elle pénétra dans une maison. Il attendit à la porte. Quand elle ressortit, c’était une vieille femme toute voûtée, appuyée sur un bâton et soutenue par une femme d’un certain âge. Quand elle le vit, le visage de la vieille femme s’éclaira subitement de joie, et de ses yeux rouges coula une larme, puis une autre. Elle lâcha son bâton, franchit le seuil pour accueillir le bonze et s’agenouilla par terre pour le saluer les mains jointes.

Le fils de Yumeno Kyûsaku rapporte que quand son père lui raconta cette histoire, il lui dit : « Dans l’ombre de ton grand-père (je traduis ici littéralement l’expression japonaise qui veut dire « à cause de », ou « grâce à »), j’ai rencontré toutes sortes de gens, des gens très haut placés et des vauriens dangereux, mais jamais, de toute ma vie, je ne fus saisi d’une telle crainte (osoroshii omoi) comme devant le salut de cette vieille. Sans aucune pensée (mushin), elle mit toute son âme (isshôkenmei) dans ce salut. Ni avant, ni ensuite je ne ressentis plus jamais cela. Une telle crainte que j’en fus pris de tremblements du sommet de mon crâne aux bouts des ongles de mes orteils. »

Cela se passait, je le rappelle en 1915, pas il était une fois il y a très longtemps. Mais je ne dis rien. Il y a des littératures orales, et il y a des souvenirs plus beaux que des contes, et Yumeno Kyûsaku était un grand écrivain.

Extrait du Zen Occidental 2003

Image tirée du film Dogra Magra, adapté du roman par Toshio Matsumoto.