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Examen d’un guérisseur : Alalouf devant la science

Écouter : Émission Radioscopie : Jacques Chancel   : http://www.ina.fr/audioD99226270

Alalouf devant la science : Article paru dans Planète N°35 de juillet
/ août 1967

Nous avons emmené Alalouf dans un laboratoire

Il y a plusieurs façon d’aborder les guérisseurs : comme client, comme apologiste, comme détracteur. On peut aussi étudier ce que le phénomène offre de compréhensible, faire des rapprochements, enregistrer des faits, quitte à indiquer par qui ces faits sont tenus pour réels et par qui ils sont contestés. C’est cette dernière façon de procéder que nous avons retenue. Depuis trente ans, le guérisseur le plus célèbre de France, et peut-être du monde, est Alalouf. Un récent procès, remarquable par sa conclusion (puisque l’Ordre des médecins, partie civile, n’a pu obtenir satisfaction) vient encore d’ajouter à sa célébrité. Nous avons voulu savoir qui est Alalouf, dépouillé de sa légende. Aimé Michel a étudié son personnage d’abord à travers textes et documents, puis en laboratoire. Voici les résultats de son enquête.
Un premier fait objectif à propos d’Alalouf est que, depuis 1928, plus de quatre millions de personnes ont été soignées par lui. Si l’on tient compte de l’absence de statistiques sûres pour les débuts de sa carrière, le nombre de cinq millions est plus vraisemblable, si même il n’a pas été dépassé. Comment ce nombre fabuleux de patients a-t-il été établi ? Il existe plusieurs sources, qui se confirment pleinement. Il y a d’abord les listes tenues à jour par le secrétariat d’Alalouf lui-même. En juillet 1958, une secrétaire en service depuis quelques années avait à elle seule posté plus de 160 000 lettres. En 1954, un pointage montrait que le nombre des malades traités à un moment donné oscillait autour de 65 800. Au moment où j’ai fait mon enquête (début 1967) un pointage identique donnait un nombre sensiblement égal (peut-être un peu supérieur).
Sur les soixante-cinq mille personnes traitées en même temps, un grand nombre ne voient Alalouf qu’une ou deux fois pendant quelques minutes, ou même quelques dizaines de secondes, et ne reviennent plus ; ce qui donne une idée du fantastique défilé attiré par le guérisseur dont les deux cabinets, à Toulouse et à Paris, font ainsi concurrence aux plus célèbres pèlerinages. Pourquoi un bon nombre des visiteurs d’Alalouf ne le voient-ils qu’une fois ou deux ? Je ne peux répondre à cette question par une statistique exacte. Mais une enquête sommaire montre que la raison donnée par les intéressés est le plus souvent : « Parce que je suis guéri. » Ces personnes étaient-elles vraiment malades ? Sont-elles vraiment guéries ? Pour le savoir, il faudrait que les activités d’Alalouf fussent contrôlées, comme lui-même le demande, par un service médical ne laissant rien passer. Il est bien regrettable que l’Ordre des médecins, qui poursuit Alalouf de procès en procès depuis un tiers de siècle, se soit toujours abstenu de porter sa polémique dans le domaine qui lui est propre, celui de la médecine, se bornant à attaquer le guérisseur sur la légitimité juridique de ses activités. La lecture des comptes rendus de procès laisse la désagréable impression que la question de savoir si Alalouf guérit ou ne guérit pas n’intéresse pas l’Ordre des médecins, mais seulement celle de savoir s’il a le droit de guérir.

Un tiers des patients se déclarent guéris

L’enquêteur en est réduit sur ce problème à rapporter l’opinion des intéressés, c’est-à-dire des malades. Plus du tiers se déclarent guéris ; un autre tiers se déclarent « nettement améliorés ». Que ces deux tiers soient ou non dans l’illusion, nous ne sommes pas compétents pour en décider. Mais on ne saurait négliger le fait que deux tiers des quatre ou cinq millions de patients d’Alalouf se félicitent d’avoir eu recours à lui, ce qui explique suffisamment les soixante à soixante-dix mille patients qu’il soigne en permanence.
Remarquons d’ailleurs que, sur ce nombre, la moitié environ se disent guéris, mais continuent à voir le guérisseur parce que, disent-ils, ils ne se gardent en bonne santé que grâce à ces visites périodiques. Il y a donc un fond de patients quasi permanent et un autre fond qui se renouvelle constamment. Entre ces deux extrêmes, existent toutes les catégories intermédiaires, et là aussi on regrette qu’aucune statistique rigoureuse n’ait été faite par personne.
Ce serait un travail énorme mais scientifique et très intéressant, quelque opinion que l’on ait sur la réalité des dons d’Alalouf. En y adjoignant quelques notes sur l’origine sociale, l’âge, le niveau culturel de tous ces patients, on obtiendrait une documentation non moins intéressante. Le seul fait bien connu jusqu’ici concerne le sexe des patients : il y a nettement plus d’hommes que de femmes. En 1954, sur 65 864 patients en traitement à un moment donné, il y avait 38 670 hommes et 27 194 femmes, ce qui donne à peu près 58% d’hommes contre 42% de femmes, soit une différence de 16%. On aimerait pouvoir comparer ces statistiques avec celles de divers spécialistes, avec celles des hospitalisations, etc. Regrettons ici encore que l’Ordre des médecins n’ait pas eu la curiosité de mieux connaître son adversaire. Il y aurait là le sujet d’une exceptionnelle recherche de thèse de sociologie.

Ses démêlés avec la médecine et la justice sont innombrables

Les premiers démêlés d’Alalouf avec la médecine orthodoxe datent de 1934. Après l’avoir déchargé le 24 mars du délit d’escroquerie, le tribunal le condamnait le 30 juin pour « avoir exercé l’art médical par l’utilisation de son fluide vital » (sic ! Si les bourdes scientifiques proférées par les tribunaux devaient faire jurisprudence, il faudrait élever une statue en or à Thomas Diafoirus). Mais les malades se disant guéris ayant témoigné par centaines, les juges de Toulouse lui accordaient le sursis.
Ce premier procès eut une double conséquence. D’abord, il fit à Alalouf une énorme publicité. C’est de là que date l’afflux que j’ai tenté de chiffrer plus haut. Mais, surtout, il attira sur le guérisseur l’attention du fisc : si cet homme avait tant de patients, il devait dissimuler d’énormes bénéfices. Un contrôleur des contributions vint donc, incognito, faire la queue dans le cabinet d’Alalouf. Il constata que ce dernier ne demandait rien à ses « clients » et que sur 400 d’entre eux, 60 seulement lui avaient donné quelque chose. L’enquête du fisc, une fois connue, augmenta d’autant le crédit du guérisseur. Tous les procès intentés depuis contre lui ont régulièrement confirmé ce désintéressement, que ses adversaires n’ont jamais contesté.
En 1950, nouveau procès, nouvelle condamnation (8 000 francs d’amende, 50 000 francs de dommages et intérêts au profit du Conseil départemental de l’Ordre des médecins de la Seine). Ce procès est marqué par un intermède comique. Pour confondre Alalouf, le président lui demande de guérir un avocat présent au procès, et qui, terrassé par une sciatique, pouvait à peine marcher. Alalouf impose les mains (un peu inquiet, m’a-t-il dit, car il dit avoir besoin, pour réussir, d’une ambiance favorable et, de plus, il se demandait si tout cela n’était pas une manoeuvre). Quelques instants plus tard, l’avocat, stupéfait, s’écrie comme les miraculés de l’Évangile : « Je suis guéri. Je suis guéri ! » Le jugement, tout en condamnant le prévenu pour
exercice illégal de la médecine, reconnaît l’efficacité de son traitement par imposition des mains.
Alalouf fait appel, et, deux ans plus tard, le 22 novembre 1952, il est acquitté et l’Ordre des médecins débouté. Étrange procès, où l’on avait vu un procureur général témoigner avoir été guéri par l’accusé, et où l’avocat de l’Ordre des médecins lui-même déclarait : « Si tous les guérisseurs étaient comme vous, nous ne serions pas là. »
Mais l’Ordre des médecins va en Cassation. Le 30 mars 1954, la Cour renvoie la cause en cour d’appel à Orléans. Nouveau procès. Si j’évoque ici cette longue chicane, c’est que ces trente ans de plaidoiries et de jugements fournissent les seules études un peu sérieuses du cas Alalouf. En général, quand un guérisseur inconnu est condamné, la partie civile (c’est-à-dire l’Ordre) insiste surtout sur les méfaits de l’escroquerie à la médecine. C’est ce qui avait été tenté — en vain, on l’a vu — lors du premier procès d’Alalouf.
« Alalouf guérit, donc il contrevient à la loi »
Depuis, à mesure que les arguments s’affinaient, on voyait l’accusation changer peu à peu de nature. Une Association des Amis d’Alalouf qui, aussitôt créée, avait reçu 30 000 adhésions, et qui groupait des maîtres du barreau, des médecins, des ecclésiastiques, des écrivains célèbres, des hommes politiques, se chargeait de fournir à la défense tous les dossiers désirables. On ne contestait plus le désintéressement ni la valeur morale de l’accusé. On ne s’aventurait plus sur le terrain thérapeutique. L’accusation renonçait à prouver que les guérisons étaient inexistantes. A Orléans, elle alla même, par un argument que l’on nous permettra, en tant qu’usagers, de trouver un tout petit peu scandaleux, jusqu’à avancer que « puisque Alalouf guérit, il fait un traitement médical et contrevient donc à la loi » (plaidoirie de Me Herr, avocat général). En vertu de quoi le guérisseur fut proprement condamné. Cette condamnation, fondée sur un tel argument, faisait payer par l’accusé l’attestation juridique de son pouvoir. Disons ici qu’en ce qui nous concerne, nous sommes plus difficiles que l’Ordre des médecins, si prompt à reconnaître la réalité du pouvoir en question pour peu que cette reconnaissance lui donne le droit légal d’en interdire l’usage. Une telle attitude ne peut que donner à réfléchir au public qui, après tout, ne voit pas très bien, si le fameux pouvoir existe comme on le lui donne à entendre, pour quelles raisons il faudrait l’interdire. La défense des intérêts médicaux serait-elle plus précieuse au regard de la loi que notre santé ? Quant à nous, qui ne pouvons, faute d’un travail scientifique, nous faire une opinion sur la réalité de ce pouvoir, il nous semble que le besoin urgent de condamner celui qui l’exerce n’est peut-être pas une preuve suffisante que ce pouvoir existe. Ces réflexions suscitées par le procès d’Orléans ne peuvent qu’être aggravées par les arguments avancés au cours des procès suivants, où alternent acquittements et condamnations.
Dans cette querelle, nul ne s’est jamais soucié de science
Le 6 mars 1958, Alalouf comparaît devant la cour d’appel de Dijon, qui doit juger sur une condamnation précédemment cassée.
— Je ne porte pas de diagnostic, je n’ordonne pas de traitement, plaide l’accusé. Je ne guéris même pas : j’impose les mains, et ce sont les malades qui, incités par une force dont j’ignore tout, se guérissent eux-mêmes. Cette méthode, si c’en est une, n’est pas enseignée en faculté. Donc je ne fais pas acte médical.
On mesure, à lire cette argumentation, combien la mécanique judiciaire a fini par éloigner le débat de la vraie question, que le public voudrait voir enfin trancher : savoir si, oui ou non, Alalouf guérit ses patients. Mais voici la réponse faite par la cour, après audition de toutes les plaidoiries. Peut-être satisfait-elle les juristes. Est-il besoin de dire (quand on pense à la
somme de misères et de souffrances en jeu derrière cette mécanique légale) qu’elle nous paraît, à nous, dérisoire ?
— Le guérisseur, dit la cour, est mal fondé à prétendre avoir agi comme thaumaturge alors qu’il est établi que son rôle n’a pas consisté à invoquer, par gestes ou par prières, soit la puissance divine, soit les esprits, et qu’en procédant par l’imposition des mains à des émissions de fluide radioactif, il a bel et bien participé au traitement des malades.
Laissons de côté l’inénarrable fluide radio-actif des magistrats de Dijon, qui montre à lui seul combien l’on se soucie peu de science dans cette interminable querelle. Les magistrats ne sont certes pas tenus de savoir ce qu’est un fluide, ni que la radioactivité n’a, en tout état de cause, rien à voir ici, ni que l’expression « fluide radioactif » est une ânerie : mais pour qu’une telle ânerie passe dans un jugement, il faut qu’aucun homme de science n’ait été consulté. Et s’il en a été ainsi, c’est que les magistrats (qui ne sont pas des physiciens, mais qui connaissent leur métier) ont estimé que la question n’était pas là. Et où donc était-elle, la question ?
En français intelligible ou vulgaire, elle consistait en ceci :
— Que ses malades guérissent ou qu’ils crèvent comme des mouches, Alalouf usurpe-t-il les droits qui seraient les siens s’il appartenait à la profession médicale ? En guérissant ses malades (ou en les envoyant ad patres) marche-t-il dans nos plates-bandes ?
Et la cour de répondre :
— Oui, il marche dans vos plates-bandes, puisqu’il n’opère ni par la puissance divine, ni par celle des esprits, ni en proférant des formules cabalistiques.
Passons sur les autres procès : ils ne nous apportent rien de nouveau et ne font que nous montrer l’embarras des malheureux magistrats pris entre une loi de défense corporative et le souci de ne pas en tirer des conséquences absurdes. L’Ordre des médecins, tenu par ses statuts à imposer le respect de cette loi, ne semble d’ailleurs pas moins embarrassé que les magistrats. Les membres du Conseil de l’Ordre ne sont pas tous, loin de là, ces obsédés de procédure souvent caricaturés par la presse. On leur retire sans doute une épine du pied en révisant la loi qui confère sa forme absurde à l’interminable procès Alalouf et en la remplaçant par un texte générateur, non plus de folie processive, mais de recherche objective. Et ce n’est pas un hasard si l’Institut métapsychique international, présidé par un éminent médecin, le docteur Martiny, compte une Commission des guérisseurs présidée par un autre médecin de valeur, membre du Conseil de l’Ordre et très expert en parapsychologie.
Les pouvoirs étranges d’Alalouf remontent à son enfance
Né le 25 décembre 1905, à Salonique, d’un père citoyen britannique et d’une mère espagnole, Alalouf est lui-même de nationalité française depuis fort longtemps, puisque son installation à Toulouse date de 1920. Son enfance est marquée par des incidents curieux, quoique classiques dans ce domaine. Un jour, il dérobe à son père revenant de la pêche un poisson qu’il cache parmi ses jouets. Quinze jours plus tard, les parents retrouvent l’animal complètement déshydraté, ne présentant aucun signe de décomposition. Une autre fois, retirant un poisson rouge de son bocal pour l’examiner de près, il constate que celui-ci se dessèche et meurt presque instantanément. Incident semblable avec une souris blanche. Un médecin ami de la famille fait alors l’expérience suivante : prenant quatre poissons frais, il en présente deux au jeune Alalouf, le priant de les tenir un moment dans ses mains. Deux jours plus tard, ces deux poissons sont desséchés alors que les autres pourrissent. Le médecin invite le jeune garçon à poser ses mains sur une plaie rebelle, qui sèche et se cicatrise rapidement. Tous ces incidents appartiennent au folklore familial du guérisseur. Il est facile, évidemment, de les rejeter. Signalons toutefois que l’expérience de la momification d’un poisson fut répétée plus tard à
maintes reprises à Toulouse sous le contrôle d’un professeur à la faculté de Médecine, le docteur D.
En 1926, Alalouf obtient le diplôme d’ingénieur de l’Institut électrotechnique et ouvre un magasin d’appareils radio. Un jour, un jeune homme affligé d’une plaie purulente à la tête entre dans le magasin. Alalouf impose ses mains sur la plaie, qui guérit rapidement. Le docteur D. fait venir Alalouf à l’hôpital et lui demande d’imposer les mains sur une blessure récalcitrante. Vingt-quatre heures plus tard, la cicatrisation commence.
Dès lors, la réputation d’Alalouf ne cesse de grandir jusqu’au premier procès, en 1934, qui assure définitivement sa célébrité. Tout cela, je le savais avant ma première rencontre avec le guérisseur, en janvier 1967. J’avais aussi examiné un très intéressant dossier médical comportant des électrocardiographies, des électro-encéphalographies et des radiographies de la boîte crânienne exécutées sur Alalouf en 1958. L’apport le plus intéressant de cet examen, conduit par des praticiens ignorant l’identité de leur patient, était l’électro-encéphalogramme. Celui-ci montrait en effet une anomalie légère mais sensible dans la région temporale gauche, bien connue des neurologues et de tous ceux qui s’intéressent au paranormal.
Une anomalie du cerveau peut-elle expliquer ses dons ?
« Spontanément, mais surtout sous hyperpnée, pouvait-on lire dans le rapport du neurologue, on observe dans la région temporale gauche des bouffées de rythme thêta lent à cinq cycles/seconde environ et quelques anomalies paroxystiques ayant l’aspect d’ondes lentes, isolées et de pointes lentes plus ou moins dégradées (…) Les rythmes de base sont normaux mais il existe sur la région temporale gauche quelques signes de souffrance et d’activité paroxystique. »
C’est dans l’espoir de trouver une origine osseuse à cette anomalie temporale que fut exécutée la radiographie du crâne. Elle était parfaitement normale. L’origine de l’anomalie se situait donc dans le cerveau lui-même, dans le lobe temporal. Pour mesurer l’intérêt de cette anomalie temporale gauche, il faut se reporter aux traités de physiologie du cerveau1 2 3. Les troubles temporaux peuvent en effet se traduire par des hallucinations auditives et visuelles et les lésions situées à gauche (chez les droitiers) développent généralement des troubles du langage. Et surtout, on sait depuis Hughlings Jackson (1931) que les troubles temporaux peuvent se manifester par une sorte de rêve éveillé (dreamy state) avec apparition, dans la conscience du sujet parfaitement éveillé, d’images oniriques très complexes, comportant aussi bien la vision que l’audition, et même l’odorat et le goût : bref, le sujet, sans perdre la conscience de ce qui l’entoure, peut vivre des scènes fictives en détail. Cela dure quelques minutes, puis disparaît.
Ayant tout cela présent à l’esprit, écoutons ce qu’écrit Guy Tassigny dans son livre sur Alalouf4 (p. 80) :
« Alalouf est affligé par saccades assez fréquentes d’un bredouillement qui rend alors sa parole presque inintelligible. »
Voilà pour les troubles du langage. Poursuivons la lecture du livre de Guy Tassigny, citant cette fois un texte autobiographique d’Alalouf lui-même (p. 143) :
« Étant étudiant, rapporte Alalouf, on parlait, dans la famille de ma femme, d’un jeune homme disparu à la guerre. Cela ne m’intéressait pas, et je me dirigeais vers ma chambre, lorsque, entré dans cette dernière, je vois en face de moi un jeune zouave, et en même temps me venait la pensée que c’était le jeune homme dont on parlait à l’instant. Je reviens auprès des personnes qui causaient encore et je décris le jeune soldat avec une telle quantité de détails que l’erreur était impossible. »
Guy Tassigny nous apprend ensuite (ce qu’Alalouf m’a lui-même confirmé) que ces phénomènes sont très fréquents. « C’est, dit Tassigny, sous la forme de clichés vivants qu’il
affirme percevoir ces personnages. Les clichés sont très lumineux et il semble que leur élaboration s’exécute en dehors de la volonté du voyant. »
De plus, les personnages parlent : « Toutes ces voix et tous ces cris, dit Alalouf, paraissent toujours sortir de derrière et du côté droit des personnages. » Du côté droit des personnages, c’est-à-dire, remarque Tassigny, du côté gauche du voyant. Il semble donc que la vie même d’Alalouf, avec ses épisodes sortant de l’ordinaire, confirme les résultats de l’électro-encéphalographie de 1958 : à l’anomalie temporale correspondent bien des troubles du langage et des dreamy states jacksoniens. A un petit détail près cependant : les « hallucinations » d’Alalouf quand on les contrôle, ne peuvent plus être tenues pour des hallucinations, et cela pour la raison très simple qu’elles correspondent à la réalité. Autrement dit, Alalouf semble réellement voir à distance. Ah ! certes, là non plus, on ne peut exciper d’un contrôle scientifique. Tout ce que l’on peut faire, c’est recopier la citation du sergent Alalouf, affecté pendant la guerre au Cinquième Bureau de l’état-major de la 17e région militaire. Ce singulier sous-officier est cité à l’ordre de l’Armée « pour ses dépistages, à distance et sur cartes, de sous-marins ennemis pour le compte de l’état-major de la 17e région ». Les militaires, pas plus que les magistrats, ne sont des savants. Mais enfin, peut-être leur accordera-t-on de savoir reconnaître quand un renseignement est bon et quand il ne vaut rien. Et ceux d’Alalouf étaient bons.
Je lui ai trouvé le même regard qu’au clairvoyant Gérard Croiset
Lorsque, le 27 janvier 1967, je vis Alalouf pour la première fois, un détail me frappa dès l’abord : son regard. Je ne dirai pas, selon la tradition, qu’il a le regard « magnétique », « perçant », etc., mots qui ne signifient rien, mais simplement qu’il a le même regard que Gérard Croiset. Aussi mon premier soin fut-il de lui faire subir deux tests qui me sont familiers depuis longtemps et dont j’ai remarqué que le résultat positif est toujours lié à l’existence de dons paranormaux. Avec lui, comme avec Croiset, comme avec tous les sujets que j’ai étudiés, le résultat était positif : Alalouf est capable de penser à deux choses à la fois (attention bipolarisée) ; il est capable d’« arrêter sa pensée ».
Ce premier fait acquis, je me rappelai que chez les sujets doués du point de vue paranormal, les anomalies physiologiques constatées sont le plus souvent réflexes, non organiques. C’est ainsi que les mystiques montrent, au moment de l’extase, tous les signes de l’hyperthyroïdie : hyperthermie (le Padre Pio fait éclater le thermomètre), embrasement de la gorge, soif inextinguible, horreur du sucre, etc. Mais alors que l’hyperthyroïdie ordinaire est un état permanent, celle des mystiques ne dure que le temps de l’extase. C’est une hyperthyroïdie réflexe. D’où la question : l’anomalie temporale d’Alalouf ne serait-elle pas, elle aussi, une anomalie réflexe, non organique ? J’avais déjà remarqué le bredouillement, signe temporal vraisemblable. Je demandai au guérisseur d’imposer les mains sur moi et constatai qu’une sorte de tremblement parcourait alors ses membres antérieurs, se transmettant à ma poitrine où ses mains étaient posées. Or, en temps normal, ce tremblement est invisible et semble absent. Le réflexe ne semblait-il pas prendre forme ? On pouvait espérer le savoir en reprenant exactement les expériences conçues par R. Miquel en 1958 : électro-encéphalographie et électrocardiographie (avec radiographie du crâne pour contrôler l’absence de toute cause osseuse à un éventuel changement de l’anomalie temporale).
Ce qui fut fait. Alalouf voulut bien se rendre avec moi au centre de check up du docteur Alain Vanet, 5, rue Jules-Lefebvre, à Paris. Je ne demandai pas au Dr Vanet la batterie complète de son check up qui comporte un examen à la loupe de tous les organes et de toutes les fonctions (y compris les fonctions psychologiques) puisque je ne visais qu’à une contre-épreuve des expériences de 1958.
Le coeur du guérisseur s’accélère quand il impose les mains
Pendant une soirée, Alalouf fut tour à tour couvert d’électrodes sur le crâne et sur la poitrine, photographié aux rayons X, soit pendant son état normal, soit lorsqu’il étendait les mains sur moi. Le résultat fut à la fois surprenant et conforme aux prévisions :
1/ L’anomalie temporale décelée en 1958 ne put cette fois être mise en évidence. Elle avait disparu.
2/ Le rythme cardiaque qui, en 1958, n’avait manifesté aucune variation, montra un changement spectaculaire lorsque le guérisseur imposait les mains sur moi, passant presque instantanément de 64 à 80 pulsations-minute. De plus, le cardiologue nota qu’il était impossible d’obtenir une décontraction musculaire complète : autrement dit, l’électrocardiographe enregistrait le tremblement des bras en bruit de fond.
3/ La radiographie du crâne était normale, comme en 1958.
Quels enseignements tirer de cette comparaison ? En 1958, le neurologue avait envisagé quatre explications possibles à l’anomalie temporale : 1/ Cicatrice cérébrale (Alalouf a été blessé à la guerre). 2/ Rupture d’un vaisseau ayant entraîné un léger ramollissement cérébral dans la région temporale. 3/ Lésion provoquée par une commotion ou une déflagration. 4/ Malformation essentielle (congénitale). Tout cela étant irréversible, on aurait dû, en 1967, en constater la persistance et même l’aggravation. Il faut donc admettre, ou bien qu’Alalouf a guéri en neuf ans d’un mal inguérissable, ou bien que son anomalie était et demeure purement réflexe, comme toutes les anomalies paranormales : dans cette dernière hypothèse, l’anomalie apparaît lorsque s’exerce une certaine fonction que les cerveaux ordinaires ne savent pas exercer.
Et il semble bien que l’électrocardiographie confirme cette interprétation. Car, là, l’accélération cardiaque réflexe ne fait aucun doute. Je dois dire qu’elle étonna quelque peu le cardiologue : rien, en effet, ne justifiait cette accélération. Alalouf est un homme robuste, sportif, comme en témoigne son rythme lent. Pourquoi son coeur eût-il accéléré au seul déplacement de ses avant-bras ?
Chaque matin, Alalouf se réveille à 5 heures. A 5 heures 30, il commence à recevoir ses malades et cela dure jusqu’à minuit. Il mange très peu, n’a jamais faim, et resta une fois vingt-huit jours sans manger et sans s’affaiblir. Il ne consomme pas de viande, à peine un peu de poisson, ne boit que de l’eau, ne fume pas. A minuit, il passe à son bureau et travaille jusqu’à 2 heures. Puis, il se couche et dort trois heures d’un sommeil « sans rêve » (il serait intéressant d’étudier ce sommeil de trois heures, car tout le monde rêve, on le sait5).
Comme Croiset, comme tous les paragnostes que je connais, Alalouf est un homme profondément religieux. « Je vis, dit-il, dans la présence de Dieu », phrase que Croiset m’a dite lui aussi, textuellement, de même que cette autre, non moins caractéristique : « Pour moi, le passé, le futur ni le présent n’existent séparément. C’est une seule et même chose. »
Je laisse à ses malades et aux médecins le soin de dire si Alalouf guérit. Ce que je peux dire, car cela je le sais, c’est qu’il appartient bien à cette énigmatique famille humaine au sein de laquelle semble s’éveiller une pensée qui n’est plus tout à fait la nôtre. Tandis que je l’étudiais, il m’étonnait. Mais cet étonnement ne m’étonnait plus. Je le reconnaissais, comme une aventure déjà vécue vingt fois.
Aimé Michel

Une vieille cour du centre-ville

Le laboratoire Agit’art est un espace de création situé à Dakar, il est actuellement menacé de destruction.
Ce centre, communément appelé l’espace de Joe Ouakam, est une vieille cour du centre-ville devenue dans les années 1970 un lieu de création et de médiation artistique.
Les deux Figures emblématiques du mouvements sont Issa Samb également connu sous le nom de Joe Ouakam, du nom de son quartier d’origine, né le  31 décembre 1945 à Dakar (Ouakam) et mort le 25 avril 2017 et  Djibril Diop Mambéty (1945-1998) comédien, scénariste et réalisateur.

Djibril Diop Mambéty

Joe Ouakam