ULURU (werner Lambersy)

ou ce que dit le didjeridoo

Tu as le rêve d'Uluru 
La montagne peinte en rouge 
Pour la danse rituelle des mondes 

Toi que des ancêtres nus  
Et des âmes sans corps 
Rêvent et envisagent

Pour être dans les transes du sommeil  
Et non dans l'oubli de la mort  

Tu es le rêver d'Uluru 
Montagne sainte et ronde 
Comme l'œil du soleil 
Au milieu de désert 

Ou la lune par les nuits 
Froides et sans paupières 
De l'univers 

Quand l'abîme sans bord 
A rêvé qu'Uluru 
Serait enceinte des cycles et des âges 

Tu es l'éclat de verre 
du miroir où se cachent 
les défunts 
qui te rêvent 
sans voir 

Eux qui songent 
Au miroir des miroirs 
Où se sont engendrés 
Les mensonges du rien 

Et l'image d'un corps 
Que l'absence 
A creusé 
Dans les débris du feu 
Et la fuite 
Utérine des astres 

Tu es l'ombre 
De l'ombre d'une nuit 
Comme soudain 
Fleurit le sable 
Sous l'averse ou l'ozone 
A la suite de l'éclair

Uluru 
T'as rêvé 
Et tu rêves 
Uluru 

Ici à Paris 
Où les hommes pèsent si peu 
Qu'ils ne rêvent jamais 
Les longs rêves patients 
De la pierre 

Là-bas dans la grande île sèche 
Uluru dort 

Et tu dors 
Dans Uluru la porteuse 
Maternelle de l'ocre semence 
Des crépuscules 
Où tu agites 
Ton ombre 

Là-bas sur la Grande Terre 
Où tu n'es pas quelque chose 
D'isolé mais un morceau non détaché 
Du cordon ombilical 
Des millénaires en cours 

Là-bas Uluru dort 
à ta place 
et remplit le contrat initial 
de rêver l'essentiel 

Et son nombril est un tunnel d'étoiles 
Vers l'âme unique de la matière 
Et l'œil humide de l'amour 

Alors écoute ici à Paris 
Où les hommes sont tellement sourds 
Qu'ils ont besoin de livres 
comme des bouées qu'on lance dans le bruit 



Ecoute 
Ce que là-bas 
Dit le didjeridoo 

Quand l'homme à la peau 
Peinte en rouge 
Pour la danse féconde des jours

Arrache de sa bouche 
Le grand brame doux 
Et la giclée sonore 
Du sperme de son souffle

Ecoute ce que disent
Les talons bien rythmés
De tes frères et soeurs
Dans la chaîne de la genèse

Et la poussière qui retombe
En silence sur leurs pas
Comme d'un tambour à l'autre
Des galaxies

Quand les tambourinaires de la lumière
Se répondent par-dessus
La forêt des ténèbres

Uluru est en toi
Et tu es dans le rêve d'Uluru

Dans le sommeil des origines 
et du vide 
que rêve le chaos
Alors ici à Paris où le ciel est un socle
A la beauté des femmes
Et l'air un pavois où hisser
Les héros du frisson

Ecoute en toi la chanson d'Uluru
Dont le rêve
Et la force virile
Et l'ovule éternelle 
De l'instant

Uluru dort du rêve de ceux
Que l'étincelle d'aimer
A rendu plus légers que l'hoplite 
Embarrassé par l'armure
De sa mort
Et la fragilité des genoux

Alors tu poses la pensée 
D'Uluru ici à Paris 
Dans l'arbre qui s'ébroue 
Sous un vol d'étourneaux 
Dans le vieux transistor d'un matou 
Qui ronronne au soleil

Ou l'écharpe de brume 
Autour du cou et sur les épaules 
En bitume de la ville

Uluru est partout
Où l'on rêve de remettre 
Le compteur de la haine à zéro

Car les mots sont morts de ne pas l'avoir fait

Tu es le rêve d'Uluru 
Qui a vu naître la vie 
Comme un rêve dont celui qui s'éveille 
Se souvient vaguement 
Et raconte des bribes au suivant

Ici à Paris
Dans la mémoire
Aborigène d'Uluru
Tu es aussi nu lorsque tu aimes

Que le reflet qui passe 
dans les vitres

Où le nuage danse
Sur la seine

Alors dis-toi
Que tu es Uluru

Que ton sexe 
Est le didjeridoo
Que ta peau
Et les grottes peintes
De ton âme
Résonnent 
Des mêmes sons
Reconnus immémoriaux

L’homme qui marchait sur l’eau

Voici un conte pour ceux qui prennent le texte au pied de la lettre.
Ceux qui appliquent le dogme d’une manière intégrale en oubliant leur humanité.

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Un derviche à l’esprit conformiste, membre d’une communauté dévote à la règle austère, longeait la berge d’un fleuve, absorbé dans des réflexions moralisatrices et scolastiques : c’est la forme qu’avait pris l’enseignement soufi dans sa communauté. Pour tout dire, notre homme assimilait la recherche de la Vérité absolue à la religion émotionnelle.
Le fil de ses pensées fut soudainement rompu par un cri. Quelqu’un lançait l’invocation rituelle.
« Son invocation ne vaut rien », pensa-t-il ; « il prononce les syllabes de travers. Au lieu de psalmodier :Ya Hou!, il crie : Ou Ya Hou !  ».
Il était de son devoir, lui qui avait étudié avec zèle, de corriger ce malheureux qui n’avait sans doute pas eu la chance d’être correctement guidé et faisait probablement de son mieux pour s’harmoniser avec l’idée derrière les sons.
Le derviche loua une barque et rama en direction de l’île qui s’étendait au milieu du fleuve. Le cri semblait venir de là.
Sur l’île, il découvrit une hutte de roseaux. Dans la hutte, un homme revêtu de la robe rapiécée se balançait au rythme de la répétition de la formule initiatique.
« Mon ami, lui dit il, tu prononces la formule de travers. Il m’appartient de t’indiquer comment tu dois la prononcer. Il acquiert du mérite celui qui donne conseil, il acquiert un égal mérite celui qui prend conseil. Voici comment il faut dire. »
Il psalmodia la formule de la façon correcte. « Merci », dit le second derviche avec humilité.
Le premier derviche remonta dans sa barque content d’avoir fait une bonne action. Après tout, ne dit on pas que celui qui prononce la formule sacrée comme elle doit l’être acquiert le pouvoir de marcher sur l’eau? Il n’avait jamais vu personne accomplir pareil prodige et, pour une raison ou pour une autre, il espérait en être un jour capable.
De la hutte de roseaux ne lui parvenait plus aucun son, mais il était sur que la leçon avait porté.
Soudain, il entendit un OU YA hésitant. « Le derviche de l’île s’obstine à dire la formule à sa manière! » pensa-t-il. Il réfléchissait sur l’humaine propension à s’entêter dans l’erreur, quand il leva la tête. Il n’en put croire ses yeux : le derviche de l’île venait vers lui, marchant à la surface de l’eau…
Frappé de stupeur, il s’arrêta de ramer. L’autre s’approcha.
« Frère, dit-il, pardonne-moi de te déranger : je suis venu te demander de me redire comment il faut prononcer la formule, j’ai du mal à m’en souvenir…

Idries Shah, Contes Derviches. (cette  version provient de l’Ordre Asaaseen (essentiel, original) du proche et du moyen Orient.

Idries Shah (persan : ادریس شاه, ourdou : ادریس شاه, hindi : इदरीस शाह), né le 16 juin 1924 à Simla et mort le 23 novembre 1996 à Londres, également connu sous le nom d’ Idris Shah, né Sayed Idries el-hashimi (Arabe : سيد إدريس هاشمي) et sous le pseudonyme d’Arkon Daraul, était auteur et enseignant de la tradition soufie.